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    Communication d'Emmanuel Roblès sur l'Ecole d'Alger
    À la fin des années 30, à Alger, de jeunes écrivains sont à l'origine d'un mouvement que la critique littéraire appellera beaucoup plus tard « l'École d'Alger ». Pourtant, comme l'écrit Emmanuel Roblès, les membres de cette « École » n'ont pas de doctrine, pas davantage de théorie esthétique, et pas non plus de philosophie en commun. Ils partagent seulement une même culture méditerranéenne.


    À cette époque, Alger compte déjà 160 000 habitants. Elle est devenue la quatrième ville de France, et chaque semaine, une quarantaine de paquebots la relient à Marseille. Toutefois, derrière son apparence européenne, c'est une ville contrastée où l'on passe d'une civilisation à une autre. Si Bab el-oued comme Belcourt sont des quartiers espagnols, Bab-Azoun est juif, et la Casbah demeure une enclave arabo-berbère. On vient tout juste de célébrer avec faste le centenaire de la Conquête, mais derrière le colonialisme triomphant, les premiers mouvements nationalistes s'amorcent.



    Alger

    Le port du club nautique

    Entrée de la Casbah
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    C'est dans ce climat que le 3 novembre 1936, un jeune libraire-éditeur du nom d'Edmond Charlot inaugure sa librairie dans un minuscule local de sept mètres sur quatre, situé au 2 bis, de la rue Charras. Il y a été encouragé par son professeur de philosophie, Jean Grenier, qui lui a conseillé de se diriger vers la librairie et l'édition, lui promettant même un texte : ce sera Santa-Cruz et autres paysages africains, paru en 1937.

    Ayant obtenu de Jean Giono l'autorisation d'utiliser le titre d'un de ses livres, Charlot appelle sa librairie « Les Vraies Richesses », et en réaction à la société extrêmement conformiste d'Alger il y ajoute un slogan : « Des jeunes, pour des jeunes, par des jeunes». C'est l'acte de naissance d'un mouvement qui est autant générationnel que littéraire.



    L'éditeur Edmond Charlot,
    jeune

    Dessin de Charles Brouty

    Intérieur de la librairie
    "Les Vraies richesses"
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    L'École d'Alger a-t-elle existé ?


    Depuis le début du XXème siècle, la vie littéraire algérienne est en effet dominée par le courant « algérianiste », appellation dérivée du roman éponyme de Robert Arnaud Les Algérianistes mais dont Robert Randau est le véritable chef de file. Celui-ci a fondé l'Association des écrivains algériens en 1921 ainsi que la revue littéraire Afrique. Il a également publié une Anthologie de treize poètes africains avec une préface qui a l'allure et le ton d'un véritable manifeste pour une Algérie de culture française. On aura compris qu'Edmond Charlot et ses amis s'opposent fermement aux Algérianistes qui sont de farouches défenseurs de l'idéologie coloniale.


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    Les Algérianistes mettaient en scène les moeurs locales, l'accent, l'humour, la terre, et surtout, sous l'impulsion de Louis Bertrand, la filiation latine de l'Afrique du Nord. À leur encontre, dans le sillage de Jean Grenier et de Gabriel Audisio, les jeunes écrivains de l'École d'Alger ont moins conscience d'être « algériens » que « méditerranéens ». Pour eux, la Méditerranée n'est ni une mer, ni un pays, c'est une patrie, « un continent liquide » comme le dit si bien Gabriel Audisio - la toute première collection des éditions Charlot s'appellera d'ailleurs « Méditerranéennes ». Ce qu'ils veulent, c'est faire connaître et accepter par la Métropole la culture méditerranéenne de l'Algérie. Ils créent aussi une revue littéraire, Rivages.


    Edmond Charlot parle des Algérianistes
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    Comme la librairie «  Les Vraies Richesses » est située à proximité des facultés, elle est fréquentée par des enseignants, des étudiants et des écrivains en herbe. « On descendait du Coq Hardi par la rue Charras, écrit Jules Roy, on entrait dans la boutique étroite et on était fasciné par un regard d'oiseau de nuit, à la fois contemplatif et prédateur, par un visage pâle et un peu blême de moine bibliothécaire, dans le glacis d'espace immobile et de vide brûlant d'un grand front déjà dégarni. » Charlot polarise la vie intellectuelle d'Alger. Dans sa librairie, il y a Gabriel Audisio, Claude de Fréminville, Jules Roy, Jean Amrouche, Emmanuel Roblès et, bien sûr, Albert Camus qu'on peut souvent voir assis sur une marche, tout en haut de l'escalier, ou encore à une petite table, à l'entrée, rédigeant un article. Ce sont qui forment la « bande à Charlot » qui va devenir « l'École d'Alger ».


    Gabriel Audisio

    Albert Camus

    Emmanuel Roblès

    Edmond Charlot
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    Edmond Charlot connaît bien Albert Camus, car tous deux ont été scolarisés au lycée Bugeaud. C'est ainsi qu'avant même l'ouverture de sa librairie, Charlot avait déjà publié à cinq cents exemplaires une pièce collective écrite d'après un scénario de son ami et intitulée Révolte dans les Asturies. La pièce, interdite de représentation par la municipalité d'Alger, avait pour sujet la répression brutale d'une insurrection de mineurs par le gouvernement espagnol en 1934.
        Albert Camus, jeune

    En 1938, Charlot publie à trois cents exemplaires le premier ouvrage de Camus, L'envers et l'endroit, aujourd'hui introuvable dans cette édition. Puis, Noces en 1939, son premier tirage important - 1225 exemplaires - qui sera réimprimé maintes fois avant d'être republié par Gallimard en 1947.

    « S'il est vrai que les seuls paradis sont ceux qu'on a perdus, écrit Camus, je sais comment nommer ce quelque chose de tendre et d'inhumain qui m'habite aujourd'hui ». En lisant ces lignes qui semblent anticiper la nostalgie à venir on comprend que dans l'Algérie coloniale des années 30 le temps de la littérature exotique est dépassé.

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    Les frères de soleil

    On a coutume d'appeler Audisio, Camus et Roblès, « les frères de soleil ». Tous trois sont en effet les figures emblématiques de cette « École d'Alger ».

    Gabriel Audisio (1900-1978), est l'aîné des trois. Il a passé une partie de sa vie en Algérie car son père a été successivement directeur du Théâtre municipal d'Alger et de l'Opéra. Engagé volontaire en 1918, puis fonctionnaire en Algérie, Gabriel Audisio vivait à Paris lorsque la Deuxième Guerre mondiale a éclaté. Résistant, il a été incarcéré à Fresnes en 1943. Pour les auteurs qui se pressent chez Charlot, Audisio est auréolé du prestige de l'écrivain publié à Paris, chez Gallimard, et à Marseille dans les Cahiers du Sud.


    Edmond Charlot parle d'Audisio

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    Albert Camus (1913-1960) compte parmi les premiers auteurs publiés aux éditions Charlot. Quand Charlot, en 1938, suspend un temps son activité d'éditeur, Camus crée, avec Claude de Fréminville, les Éditions Cafre qui prennent le relais. Pendant la guerre, il est en France pour soigner ses poumons, mais il reste le directeur littéraire de la petite maison d'édition. Charlot envoie à Camus des manuscrits que celui-ci lui retourne avec des notes, effectuant ainsi un important travail de défrichage.


    Edmond Charlot parle d'Albert Camus

    Albert Camus
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    Emmanuel Roblès (1914-1995) est un homme d'action et un grand voyageur. Son premier roman, publié en 1938 aux éditions Soubiron et réédité par Charlot, s'intitule d'ailleurs L'Action. D'origine espagnole, et d'un milieu modeste comme Camus, il intègre l'École normale d'Alger en 1931 où il fait la connaissance de Mouloud Feraoun qui deviendra un ami, et le premier auteur algérien arabo-berbère publié par les éditions Charlot.


    Edmond Charlot parle d'Emmanuel Roblès

    Emmanuel Roblès
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    Un éditeur en guerre

    Pendant les deux premières années de la Seconde Guerre mondiale, les ouvrages et les revues publiés par Charlot commencent d'être connus en métropole, grâce à une bonne diffusion, et la librairie « Les Vraies richesses » ne désemplit pas, en dépit de la rareté des livres. Le troisième numéro de Rivages, consacré à Federico Garcia Lorca, est saisi et détruit par les autorités de Vichy ; à la Bibliothèque nationale, les livres publiés par Charlot sont bien étiquetés comme « Ouvrages parus en zone libre, à ne pas communiquer » ; mais la revue Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet continue de paraître en dépit de ses ennuis avec la censure.


    Fontaine
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    À la bande originelle, viennent alors s'ajouter les auteurs de métropole comme Bernanos, Giono, Soupault ... de même qu'un grand nombre d'auteurs étrangers comme Alberto Moravia, D.H. Lawrence, Virginia Woolf ... Bon nombre d'écrivains américains et anglo-saxons sont installés à Paris depuis les années 20. Ils se sont regroupés dans la célèbre librairie de Sylvia Beach, « Shakespeare and C° ». On y voit Ernest Hemingway, Hart Crane, Djuna Barnes, Henry Miller, Scott Fitzgerald, une génération que Gertrude Stein qualifiera de « génération perdue ». Celle-ci fait d'ailleurs paraître Paris France chez Charlot. Comme elle se vante un peu partout d'avoir à Alger un éditeur « qui fait de la résistance », il n'en faut pas plus pour que Charlot se retrouve trois semaines en détention dans le cadre d'une opération que Vichy appelle « ventilation des intellectuels ».


    Librairie Shakespeare and Co à Paris

    Gertrude Stein
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    Le 8 novembre 1942, après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, Charlot est remobilisé et il dirige le service des publications au ministère de l'Information. La diffusion de ses ouvrages gagne alors le Moyen-Orient, le Liban et le Portugal grâce aux lignes aériennes militaires. Des titres importants paraissent comme Attendu que ... de Gide, L'armée des ombres de Kessel, Fraternité des Français de Robert Aron ou Travail d'homme, de Roblès,  qui obtiendra le Grand Prix littéraire de l'Algérie l'année suivante. Le silence de la mer de Vercors est alors transmis au ministère de l'Information à Alger, par la valise de Londres. Charlot le reçoit, le lit, et le publie. 20 000 exemplaires sont vendus en un rien de temps !

    Des textes engagés aux titres éloquents suivent : J'ai vu l'Amérique en guerre ; La duperie de l'armistice. Un ouvrage comme la pièce de Philippe Soupault par exemple, Tous ensemble au bout du monde, ridiculise Pétain sous les traits du roi Onésime. En 1943, Soupault, encore lui, rédige L'ode à Londres bombardée qui paraît dans la revue Fontaine. La Royal Air Force en fait un tract qu'elle lance sur la France occupée. Les éditions Charlot, tout comme ses écrivains, militaires ou résistants sont profondément engagés dans le combat anti-fasciste.

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    Pourtant, pendant ces années de guerre, il n'y a pas d'encre ni de papier. Il faut se débrouiller avec des moyens de fortune : le papier provient des fins de bobine ; l'encre est fabriquée avec de l'huile de pépin de raisin désacidifié et du noir de fumée ; faute de fil à coudre, les livres sont brochés au fil métallique.

    C'est dans ce contexte de grande disette que Camus demande à Charlot de publier trois textes de lui : Le mythe de Sisyphe, Caligula et le roman qui le rendra célèbre dans le monde entier, L'étranger. Pour lui, ces trois ouvrages forment un même ensemble. Charlot n'en n'a pas les moyens et lui conseille de s'adresser à un grand éditeur parisien.


    Edmond Charlot parle de la trilogie d'Albert Camus

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    Le premier numéro de la revue mensuelle L'Arche, dirigée par Jean Amrouche, voit le jour en 1944, comblant le vide laissé par la NRF qui a cessé de paraître depuis juin 1943. Les tirages atteignent jusqu'à 30 000 exemplaires pour certains numéros. Le comité de rédaction de la revue est composé d'André Gide, Albert Camus, Jacques Blanchot et Jacques Lassaigne.

    Après la libération, en 1945, Edmond Charlot est affecté à Paris où il dispose de beaucoup de temps libre. Petit à petit, il installe sa maison d'édition dans la capitale, d'abord dans un ancien hôtel de passe, puis au 18 de la rue de Verneuil, sur les conseils d'Albert Camus qui l'engage à mieux structurer sa maison d'édition.

    C'est également Camus qui le pousse à publier un auteur remarquable, d'origine égyptienne, Albert Cossery avec un premier titre, Les hommes oubliés de Dieu.


    Albert Cossery

    Edmond Charlot parle d'Albert Cossery
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    De nouvelles collections sont créées et quelques mois plus tard, la publication du Mas Théotime d'Henri Bosco apporte un succès certain à Charlot car l'ouvrage obtient le prix Renaudot. Par ailleurs, Emmanuel Roblès reçoit le prix du Roman populiste pour Travail d'homme.

    L'année 1946 reste l'année où Charlot publie le plus, en dépit du manque criant de papier et d'encre. Sa maison d'édition a rejoint d'autres éditeurs regroupés sous l'appellation « La Fidélité française » : Seghers, Minuit, Le Divan, Le Sagittaire, Champion, Hartmann et d'autres plus petits de province, dont on peut penser qu'ils sauvent l'honneur de l'édition française. Le prix Renaudot est décerné à Jules Roy pour La Vallée heureuse. Un troisième grand prix littéraire vient couronner son entreprise : le Fémina est accordé à Roblès pour Les hauteurs de la ville.

    En 1948, en Algérie, ont lieu les Rencontres de Sidi Madani. Les écrivains algériens de langue française, qu'ils soient arabo-berbères ou Français d'Algérie, s'y retrouvent sans distinction.


    Camus, Roblès et Dib
    aux Rencontres de Sidi Madani
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    Mais celui qui fut l'éditeur de la France en guerre n'est pas bien accueilli à Paris. Il a commis une première erreur en faisant de sa maison d'édition parisienne une « succursale » d'Alger. À ce crime de lèse-majesté s'ajoutent à nouveau les difficultés matérielles puisque les imprimeurs servent les grandes maisons en priorité. À la fin des années quarante, endetté, Charlot quitte la maison qu'il a fondée pour ne plus se consacrer qu'à sa librairie à Alger, et il en laisse la direction à Jean Amrouche et à Charles Autrand. Le dépôt de bilan apparaît néanmoins inévitable et c'est la fin de l'aventure éditoriale.

    En 1951, il rachète les invendus du Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, publié l'année précédente à compte d'auteur. Feraoun, ami de Roblès et de Camus compte parmi les quelques écrivains algériens arabo-berbères au catalogue des éditions Charlot.


    Mouloud Feraoun et Albert Camus
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    Et puis, vint la Guerre d'Algérie

    Les écrivains de l'Ecole d'Alger avaient dénoncé à maintes reprises les méfaits de la colonisation. Camus et Roblès étaient proches des premiers auteurs arabo-berbères de langue française comme Mouloud Feraoun en particulier, que Roblès connaissait de longue date.

    Il faut aussi rappeler que Camus avait écrit une série d'articles intitulés « Misère de la Kabylie » et que Roblès avait sillonné le pays pour l'Education populaire. Il était donc parfaitement en mesure de juger des conditions dans lesquelles vivent les populations.


    La librairie "Les Vraies richesses" après le 2ième plastiquage
    Pour autant, la plupart des écrivains de l'Ecole d'Alger croyaient à une autre voie que celle de la violence. Côte à côte au moment où la Guerre d'Algérie s'installe, Camus et Roblès cherchent ensemble à rapprocher les deux communautés tant que cela leur paraît encore possible.

    En 1961, la librairie d'Edmond Charlot est plastiquée par deux fois en une semaine. Ces attentats sont attribués à l'OAS et ils sont les premiers à être dirigés contre un magasin d'Européen. Dans ces plastiquages successifs, Charlot perd tout : 20 000 volumes et aussi les notes de lecture de Camus, sa correspondance, de même que celle de Gide, d'Amrouche et de bien d'autres auteurs.

    Edmond Charlot raconte le plastiquage de sa librairie