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René Depestre

Avant tout, un poète

René Depestre est avant tout un poète. Même lorsque, dans sa maturité, il devient un romancier et un nouvelliste couronné de succès, sa langue reste éminemment poétique.
Il a grandi en Haïti, dans l'atmosphère austère d'un milieu catholique pratiquant. En même temps, quand sa mère l'emmenait à la campagne, il participait à des cérémonies vaudou.
(écouter R. Depestre) Magie et mythes païens ont donc nourri son imaginaire, la culture créole le marquant autant que la langue française pour laquelle il s'est pris très tôt de passion.
Sa sensibilité à la beauté, son amour de la nature mais aussi sa profonde révolte contre toute forme d'injustice l'ont amené à l'écriture.



Le poète et la révolution

Dès son premier recueil de poèmes, Étincelles, René Depestre dit qu'il «  sent vibrer en [lui] la rage des exploités ». Il s'engage très tôt dans la lutte révolutionnaire et participe à toutes les grandes révolutions qui ont marqué le XXème siècle. Il dénonce la misère et les dictatures successives en Haïti. Il milite contre la colonisation. Il croit en l'avènement du socialisme pour lequel il oeuvre en Amérique Latine puis à Cuba. La force de ces engagements traverse toute son oeuvre.
Étincelles, Gerbe de sang, Végétations et clarté, Journal d'un animal marin, Un Arc-en-ciel pour l'Occident chrétien, Non-assistance à poète en danger ... tous ses recueils de poèmes sont parcourus d'une verve dénonciatrice.
Allégoriques, ses deux romans s'insurgent eux-aussi, contre la dictature (Le Mât de cocagne et, contre les maux qui frappent Haïti (Hadriana dans tous mes rêves).
Même quand revenu des idéologies, le poète renonce au combat militant, ses textes demeurent pénétrés par une révolte. En 2005, dans Non-assistance à poète en danger, il continue à dénoncer le consumérisme, l'islamisme, la mondialisation... L'écriture reste le lieu où il peut dire encore tous les bienfaits qu'il espère pour l'humanité. « À chaque offensé, en frère, j'offre mon feu. À chaque humilié, en copain, j'offre la joie », écrit-il.
Ce sentiment de fraternité prend aussi chez lui une autre forme. Il apparaît dans de nombreux poèmes qui sont des hommages à des intellectuels, écrivains, amis, figures qu'il admire et dont il partage les valeurs. Ces odes sont des « Homo spirituals pour hommes de bonne combustion » (Anthologie personnelle). Elles sont dédiées à des personnalités aussi diverses que Gauguin, Gandhi, Alejo Carpentier, Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire.
Dans les années 50, René Depestre se rapproche, en effet, des intellectuels de ce que l'on appelle la 'Négritude debout' : Alioune Diop, Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire - ce dont témoigne Minerai noir, publié en 1956 dans Présence africaine. Toutefois, il ressent le besoin de dépasser le concept de Négritude non sans l'avoir d'abord interrogé et analysé, notamment dans ses rapports avec l'histoire de la colonisation, dans des essais comme Bonjour et adieu à la négritude, Le Métier à métisser, et Ainsi Parle le fleuve noir.
Lui-même se considère comme un « homme-banian », aux racines multiples, et il s'engage pour la dignité de l'homme du tiers monde au sens large, qu'il soit « nègre, arabe, indien, malais, chinois ou annamite », comme le dit son célèbre poème La Machine à coudre Singer, évoquant les enfances dans les pays pauvres.
René Depestre éprouve en effet pour le monde une tendresse infinie qui l'empêche à jamais de s'accommoder de son inhumanité.



Du surréalisme au réel merveilleux

Pour autant, son écriture n'a rien de didactique. Bien au contraire, elle est inventive, imagée, sensuelle, le poète n'ayant de cesse de jouer avec la langue française qui le passionne, et d'explorer le champ de ses possibles. N'écrit-il pas dans Pour La Révolution pour la poésie : « Écrire implique à la fois une volonté d'information et une exploration du langage. Le souci pédagogique d'information et la transmutation du langage ne peuvent être séparés.»
Dès ses premiers recueils, et sous l'influence de poètes nord-américains comme Langston Hugues, il porte l'ambition d'une rupture avec la poésie académique. L'actualité des thèmes et une forme affranchie des conventions sont des constantes de sa poésie.
Lecteur boulimique, il est marqué par les surréalistes : Tzara, Desnos, Soupault, Aragon et, plus particulièrement, André Breton qui donna une conférence sur le sujet en 1946 en Haïti, et qu'il retrouva ensuite à Paris (écouter R. Depestre). René Depestre voyait là des choix littéraires qui s'accordaient bien avec son profond sentiment de révolte. Il analyse aussi le surréalisme comme une forme de merveilleux à l'Européenne, un merveilleux « savant », plus élaboré que celui de la culture populaire haïtienne.
L'auteur s'intéresse par ailleurs de très près à la théorie du « réel merveilleux » d'Alejo Carpentier. Dans cette littérature, le surnaturel se mêle au réel et se confond avec lui. René Depestre intègre cette dimension dans son oeuvre, dans ce qu'elle a de propre à sa culture, l'appelant tantôt « réalisme merveilleux » tantôt « réel merveilleux à la haïtienne » (Le Métier à métisser).
Ainsi, dans ses poèmes, il arrive que les génies de la mythologie vaudou prennent la parole, comme dans Un Arc-en-ciel pour l'Occident chrétien, sous-titré Poème-mystère-vaudou. Les puissances qui s'expriment alors, les 'loas', rappellent la destinée douloureuse des peuples noirs.
À fréquenter l'oeuvre de René Depestre, le lecteur se familiarise avec les cérémonies du culte païen haïtien, évoqué dans Le Mât de cocagne ou Hadriana dans tous mes rêves. Ce roman commence d'ailleurs par la course folle d'une « autozombie » dans les rues de Jacmel. Un « chrétien-vivant » s'y retrouve transformé en papillon aussi ténébreux que libidineux. Quant à son héroïne, Hadriana, elle est muée en zombi, figure très spécifique de l'imaginaire haïtien. Elle devient alors l'allégorie d'une Haïti-fantôme, d'une Haïti dépossédée d'elle-même dont les appels au secours restent vains.
Dans toute son oeuvre, René Depestre parle beaucoup d'Haïti, des souffrances de sa « patrie enchaînée » (Traduit du grand large), comme de sa beauté. Son écriture s'inspire de sa culture populaire, de ses paysages, de ses fruits, de ses senteurs, de ses épices, comme de la présence de la mer que le poète voyait depuis la classe de son école à Jacmel. « Homme-banian », il est aussi un « nomade enraciné » et s'il a su épouser la cause du monde et s'adapter d'un pays à l'autre, Haïti, son île, est fondatrice de son écriture.



Erotisme solaire et femme-jardin : le « réel merveilleux féminin »

Tout au long de sa vie, René Depestre a développé une poétique de l'amour, de la sensualité, de l'érotisme. Ces thèmes se mêlent à d'autres, dans de nombreux poèmes comme dans ses deux romans Le Mât de cocagne et Hadriana dans tous mes rêves. Ils ont aussi donné naissance à deux recueils de nouvelles, Alléluia pour une femme-jardin et Eros dans un train chinois (écouter R. Depestre).
Cette poétique est celle d'un amour « libre » avant la lettre, conçu comme une fête réciproque et totalement dénué de la culpabilité que lui associe la conception chrétienne : « Le côté païen et solaire de mon tempérament d'homme de la Caraïbe situe d'emblée ma vision de l'amour à l'inverse de l'expérience douloureuse qui a marqué l'aventure historique de l'Éros occidental. [...] Dans la culture érotique qui a ma prédilection, la femme s'épanouit en jardin du paradis dans les bras du fermier enchanté qui pioche et bêche passionnément ses adorables profondeurs. A ces hauteurs, l'étreinte a les ailes qu'il faut pour avancer hardiment, en courbes et rondeurs joyeuses, jusqu'au septième ciel de la vie.» (Le Métier à métisser).
Ces quelques lignes disent combien le sentiment amoureux est, pour lui, un sentiment solaire, joyeux, épuré des zones d'ombre de la culpabilité ou de la pornographie.